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Un universitaire doit s’investir dans les tâches qui relèvent de son domaine de compétence

23 Décembre 2012 , Rédigé par ngonosimon.over-blog.fr

Le fils du président se serait enrichit du fait du rachat de la dette souveraine de l’Etat du Cameroun. L’accusation est du journal L’œil du Sahel, qui a soulevé le lièvre en premier. Puis, cette affaire s’est retrouvée dans les colonnes des principaux quotidiens camerounais, avec  des développements divers et variés. Pour prendre la défense du citoyen Franck Biya, une plume bien connue dans l’espace médiatique camerounais s’est fendue d’une tribune-libre publiée dans le quotidien pro-gouvernemental Cameroon-tribune, édition du 27 novembre 2012. Ce modus operendi, aussi récurent devient-il, impose qu’on s’y intéresse pour quelques raisons. D’une part, car il vient en quelque sorte légitimer (sous réserve que toute la vérité soit dite sur cette affaire) le travail des journalistes d’investigation dans un environnement de bâillonnement et de répression de la presse. D’autre part, il convient d’analyser systématiquement la réponse apportée à travers cette tribune-libre, partant du respect des règles du droit. Cela dit, les règles du droit de la presse en la matière ont-elles été respectées ? Que dit la loi dans ce genre de cas ? La tribune-libre proposée est-elle argumentée ? Ou alors, ne cède t-elle pas la place à la diversion, au pédantisme et au discours de victimisation enveloppé dans un style pompeux, voire relevant de l’académisme ? Pour finir, un universitaire doit-il publiquement défendre une cause fut-elle politique ? Autrement dit, la science peut-elle (politiquement) être engagée ? Toutes ces questions constitueront l’essentiel des développements qui suivent.

 


La presse dans son rôle de « chien de garde »


Se démarquant du rôle originel assigné aux médias (informer, éduquer, divertir), Serges Halimi ajoute, pour sa part  que les médias remplissent également le rôle de « gate keeper », c’est-à-dire de « chien de garde ». Pour lui donc, les médias auraient pour vocation de surveiller l’action des acteurs socio-économiques et socio-politiques investit des missions tant dans le secteur public que dans le secteur privé. Cette surveillance est éminemment tributaire du niveau de liberté d’expression régnant dans une société donnée. Ceci donne alors à penser que le rôle de « chien de garde » des médias est consubstantiel à la liberté d’expression dont peuvent jouir les médias dans un pays. Dans un environnement répressif, où la liberté d’expression des médias n’est que d’apparence, remplir (pleinement) la fonction de surveillance de l’action des gouvernants n’est pas toujours la chose la plus partagée. Tant les apories sont légions : législation inadaptée, absence d’un modèle économique permettant aux entreprises de presse de s’autonomiser financièrement, conditions de travail et salariales précaires, etc. C’est pourquoi le travail d’investigation mené par les journalistes camerounais dont la seule motivation serait de rechercher la vérité sur cette affaire est plus que salutaire. Arriver à établir une corrélation entre le rachat de la dette souveraine de l’Etat du Cameroun par le fils du président et la nomination de l’actuel ministre des finances à ce poste (il fut en son temps directeur de Afriland First Bank. Nous ne remettons pas en cause son expérience et ses compétences en la matière), relève tout au moins d’une véritable enquête journalistique. Sans lire dans le sexe des anges, la nomination de l’actuel ministre des finances aurait été une façon subtile « d’acheter » son silence si jamais l’affaire éclatait. Désormais lâchée dans l’espace public, l’affaire Franck Biya n’a pas manqué d’écorner un tout petit peu l’image d’une République qui se veut « exemplaire ». Une des créatures du pouvoir en place est même  montée au créneau pour jouer l’avocat défenseur du fils du président. Sa ligne de défense a-t-elle respectée les dispositions relatives au droit de la presse au Cameroun ?


Le droit de la presse piétiné au nom de la défense du fils du président


Lorsqu’une personne est incriminée à tort ou à raison dans la presse, le droit de la presse prévoit deux cas de figures, selon le statut de la personne mise en cause. Pour une autorité (politique ou administrative), l’on pratique le droit de rectification ; et pour une tierce personne c’est le droit de réponse qui prévu. La loi dispose à cet effet que l’un de ces droits, une fois formulée soit inséré gratuitement dans le média (ou journal) qui a incriminé la personne, sous peine de fortes amendes. Se fondant sur ces dispositions, l’avocat défenseur de Franck Biya a-t-il daigné respecter la loi en la matière ? Nous pensons que non. Car le bon sens aurait voulu qu’il envoya sa tribune-libre à L’œil du Sahel ou à tous les autres journaux qui ont traité de cette affaire. Quitte à ce que ces journaux se refusent à publier gratuitement cette « réponse ». En décidant (volontairement ou par ignorance) de fouler au pied le droit de la presse à travers un texte publié directement dans Cameroon-tribune et non pas dans les médias ayant traités de cette affaire, cette créature du prince qui fut pourtant ministre de la communication, démontre à suffisance que la loi est faite pour les gens du « monde d’en bas », pour reprendre la terminologie de Jean-Marc Ela. Sauf à se tromper, nous pensons que la loi obéit à deux principes fondamentaux, à savoir : l’impersonnalité (indépendamment des personnes et de leurs statuts) et la contrainte (dans la mesure où la loi doit s’imposer à tous).

L’autre atteinte au droit de la presse est liée à la nature même de la réponse produite. A la lumière de la typologie des droits (réponse et rectification) développée plus haut, il est difficile de dire de quel type de droit il s’agissait. A notre connaissance, Franck Biya n’est pas (encore) membre du gouvernement pour qu’il bénéficie du droit de rectification qui selon la loi de 90 sur la presse est réservé aux autorités administratives et politiques. Le ministre de la communication et par abus porte-parole du gouvernement, en observant l’omerta sur cette affaire, a donné sans le savoir tout le sens de sa mission qui est d’organiser la communication gouvernementale et accessoirement de défendre et de polir l’image de tous ceux qui sont investis du pouvoir de l’Etat, à savoir les ministres. S’agissait-il du droit de réponse ? Si oui, pourquoi écumer les médias (audiovisuels) pour défendre un citoyen majeur  qui jouit de ses droits civiques, qui n’est pas muet ou manchot ? Au regard de ce qui précède, une question se pose avec acuité : le simple fait qu’on soit ministre de l’enseignement supérieur, secrétaire à la communication du parti au pouvoir et plus encore créature du président Paul Biya, donne-t-il le zèle de passer outre les lois de la république, en l’occurrence celle du droit de la presse ? Qu’en est-il véritablement de ses développements, au mieux de ses arguments ? Sur quel terrain se déploie-t-il pour défendre le fils du président ?


Quand le manque d’arguments cède la place à la diversion, au pédantisme et à la victimisation


Hors-sujet. C’est ainsi que l’on peut apprécier la prose rédigée par l’un des défenseurs de Franck Biya. Des camerounais et nous autres (ne serait-ce par respect pour les gens de « Tanga Sud » pour citer Mongo Beti) souhaitions avoir des réponses claires sur des questions du genre : y a-t-il eu une affaire de rachat de la dette souveraine de l’Etat du Cameroun ? Si oui, par qui et par quelle entreprise ? Que dit le droit commercial dans ce type de procédure ? L’entreprise dont le fils du président Biya est actionnaire principal, s’est-elle immiscer dans le rachat de la dette souveraine de l’Etat du Cameroun ? Dans ce cas, y a-t-il eu délit d’initié ? Que prévoient les lois de la république pour ce genre de cas ? Ces questions dont les réponses plausibles auraient permis de clore ce débat, sont restées sans réponses. L’une des créatures du prince ayant décidé de servir au peuple camerounais une hagiographie de Franck Biya. Il décrit ce dernier comme un « jeune homme paisible ». De même qu’il retrace sans gêne son parcours scolaire de la maternelle à l’université. Puis, fait état de ses qualités : courtois, travailleur, méticuleux, pointilleux, pondéré, honnête. Pour lui, c’est un chef d’entreprise qui « a choisi de donner des emplois à des camerounais ». Il regrette donc que ses détracteurs de Franck Biya lui prêtent les « qualités de dauphin ». En politique tout particulièrement, s’étaler sur un sujet autre que celui sur lequel vous êtes attendu relève de la pure diversion. A l’école, l’on parlerait de hors-sujet. Car cela peut être assimilé au pédantisme.

Si chacun peut réagir avec les ressources de sa formation, selon Mathias Eric Owona Nguini, nous pensons qu’il faut tenir compte du territoire d’écriture et du public à qui l’on s’adresse. La prose proposée par l’un des défenseurs de Franck Biya, par ailleurs sémioticiens, est loin de prendre en compte des éléments pré-évoqués. Ainsi, la connaissance des auteurs tels que : Camus, Socrate, Platon, Voltaire, Beaumarchais et Schumpeter ainsi que les subtilités de leurs systèmes de pensée, ne sauraient être à la portée de tous les camerounais. Ce genre d’érudition étant reconnu voire appréciée dans les milieux universitaires et surtout pour ceux des étudiants qui font leurs premiers pas dans le supérieur. Convoquer les systèmes de pensée de certains auteurs à commencer par l’absurdité de la condition humaine chez Camus, l’idéalisme chez Platon, la maïeutique (recherche de la vérité) chez Socrate, l’ironie et l’incrédulité chez Voltaire , la satire sociale et politique chez Beaumarchais et la culture du risque dans l’entreprenariat chez Schumpeter, pour un public (le peuple camerounais, excepté une minorité bien instruite) qui ne vous comprendra pas, n’est-il pas faire preuve de pédantisme ? Patrick Charaudeau ne précise-t-il pas que parler aux masses c’est s’adresser à un ensemble d’individus hétérogènes et disparates du point de vue de leur niveau d’instruction, de leur possibilité de s’informer, de leur capacité à raisonner et de leur expérience de la vie collective ? Pour lui, s’adresser aux  masses (comme c’est souvent le cas chez les hommes politiques) n’est-il pas chercher le plus grand dénominateur commun des idées du groupe auquel on s’adresse ? Cela obéit à ce qu’il nomme les « contraintes de simplicité ». Toujours dans la prose du secrétaire à la communication du RDPC, l’accumulation des auteurs, qualificatifs et l’usage d’un style pompeux, emphatique ne sauraient être un viatique (efficace) quand la thèse est mal formulée et les arguments absents. Pour un universitaire, cela est infâme. Cela l’est également, quand faute d’arguments, il s’inscrit dans la logique de la victimisation.

Dans sa prose, le défenseur de Franck Biya a réussi à développer un et un seul argument : les accusations dont fait l’objet Franck Biya se fondent sur une supposée position de dauphin. Les développements de cet unique argument donne à voir un avocat qui, dans une salle d’audience, défend mordicus son client en surfant sur le terrain de la victimisation. Cet avocat (c’est juste une métaphore car personne ne reconnait à ce défenseur de Franck Biya des études de droit) plaide devant le juge que son client est victime du nom qu’il porte : Franck Biya pas très loin de Paul Biya, président de la république du Cameroun.  Il refuse également que son client soit condamné au motif de « délit de nom ». Lui qui martèle que ce dernier est un honnête, brillant et pondéré. Il présente également Franck Biya comme un surhomme au sens nietzschéen du terme, qui ne devrait pas faire l’objet de telles accusations.

Pour revenir à ce qu’il tient lieu d’argument : Franck Biya est victime de sa supposée position de dauphin, le style du défenseur du fils du président puisse dans la dénégation si chère aux psychologues. Pour Sigmund Freud, la dénégation désigne le refus d’admettre une vérité. C’est en réalité ce que le Moi (conscient) nie ou dément mais qui peut être admit par le Moi (inconscient). Au niveau stylistique, elle se traduit par l’usage excessif de la particule : « ne … pas », comme pour marquer l’impossibilité d’une chose, d’un fait voire d’une réalité. Ainsi, l’une des créatures de Paul Biya, devenue ministre par sa seule volonté et bonté, nous apprend ceci : « il n’y a pas de dauphin au Cameroun », « le dauphinat relève de la monarchie », « le Cameroun n’est pas une monarchie », « c’est une république démocratique et libérale ». Soit. Mais Bongo père, Eyadema ou encore Kabila avaient-ils daigné confesser à leur peuple que la succession se passerait de père en fils ? (Lire notre article : « Cameroun : Vers un avenir socio-politique en pointillé ? ») A travers la prose de l’une des créatures de Paul Biya, l’on retient subtilement que l’affaire Franck Biya ne saurait faire l’objet d’une instruction judiciaire. Pourtant, à d’autres occasions et concernant d’autres personnalités du sérail accusées à tort ou à raison dans les médias, le secrétaire à la communication du RDPC a mille fois martelé que le Cameroun est un Etat de droit et que « la justice est rendue sur le territoire de la république au nom du peuple camerounais » (article 37 de la constitution). Nous pouvons en douter, sans toutefois jouer les « apprentis-sorciers ». Car nous pensons modestement qu’un Etat de droit ne se décrète pas comme on nomme un ministre. On constate l’existence à travers l’indépendance de la justice et l’égalité de tous devant la loi (même comme Aristote soutient l’idée selon laquelle l’égalité républicaine est un mythe). Répondant aux lettres de Marafa, le secrétaire à la communication du parti du flambeau conseillait à ce dernier de réserver ses vérités à la justice camerounaise. La cohérence et la constance  voudraient qu’une recommandation identique soit faite au citoyen Franck Biya, quitte à ce que cette affaire s’achève par un « non-lieu » devant la justice.

On le voit donc, en décidant de protéger le fils du président (nous soutenons ici qu’il bénéficie encore de la présomption d’innocence), l’une des créatures du prince confirme l’idée selon laquelle il y aurait au Cameroun une « confrérie régnante », pour citer Achille Mbembe, qui ne peut être inquiétée par la justice. Mais alors, cette prise de position de la part d’un universitaire honore-t-elle la science ? Pour faire simple, la science peut-elle être engagée ?  


Un universitaire doit-il prendre publiquement la défense d’une cause politique ? La science peut-elle être engagée ?


Le débat ici proposé ne date pas d’aujourd’hui ; il est par ailleurs loin d’être clos tant les prises de position sont diamétralement opposées. La littérature scientifique disponible à ce sujet met en tension deux camps : le premier défend la neutralité de l’homme de science ; le second, par contre, brandit la position selon laquelle l’engagement d’un homme de science ne saurait le distancer de l’objectivité, encore moins de la quête permanente de la vérité. Pour être concret, le premier camp est constitué des auteurs tels que : Auguste Comte, Emile Durkheim. Dans le second camp, on peut y inscrire les auteurs comme : Georges Balandier, Jean Ziegler, Cheikh Anta Diop et chez  nous, Hubert Mono Ndzana, Valentin Nga Ndongo et pourquoi pas l’une des créatures de Biya, par ailleurs ministre de l’enseignement supérieur. Et notre position dans ce débat ? Nous pensons qu’un homme de science ne peut être ou ne doit être engagé que dans son domaine de compétence.

Ministre de l’enseignement supérieur et par ailleurs agrégé en sémiotique, votre compétence est reconnue par l’ensemble des camerounais et même Dieu. Cependant, la situation de l’université camerounaise est préoccupante. Le chantier si immense nécessiterait plus d’un hercule pour remonter la pente. La qualité des enseignements et des infrastructures, le mode d’encadrement des étudiants en cycle master ou doctorat, la faible reconnaissance du statut d’enseignant d’université, l’agonie de la recherche publique, la professionnalisation et le système LMD apparaissent comme des cautères sur une jambe de bois, etc. ces problèmes et bien d’autres sont à inscrire dans votre périmètre de compétence. Notre impression étant que vous vous dépensez plus sur le terrain politique à défendre et à chanter les louanges des membres de la famille de Paul Biya et avez moins d’énergie pour s’occuper véritablement des problèmes des étudiants et de l’enseignement supérieur pour lesquels vous avez été nommé. L’homme de science peut-il encore être objectif une fois entrée dans le champ politique, pour parler comme Pierre Bourdieu ? Nous pensons que non.

C’est pourquoi des auteurs tels que : Jean-Marc Ela (chassé pour ses idées et mort en exil au Canada, il avait été inhumé dans l’indifférence des gouvernants camerounais), Mongo Beti (décédé au Cameroun après son retour de l’exil français, son épouse avait refusé qu’il soit décoré à titre posthume par le représentant du chef de l’Etat aux obsèques, Ferdinand Oyono), Achille Mbembe (vit actuellement en exil en Afrique du Sud. Son mémoire de master en histoire, basé sur la colonisation au Cameroun, n’avait pas connu une soutenance publique. Le jury s’étant déclaré incompétent. Il est aujourd’hui le théoricien du concept de la « post-colonie ») ont toujours refusé d’intégrer le champ politique. Aujourd’hui, ils sont considérés comme les auteurs camerounais les plus cités dans les travaux scientifiques d’ici et d’ailleurs. Un universitaire doit s’investir dans les tâches qui relèvent de son domaine de compétence.

 

 

    

 

 

 

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